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EXTRAITS

  


Quelque chose traîne l’Homme Vaincu par le col.
Au loin, dans la clairière plantée au bord de la route, des flammes hautes brillent sous une fumée épaisse qui s’élève dans le ciel bleu nuit. Autour, les bois, inhospitaliers, dans lesquels il s’enfonce malgré lui. Ses perceptions sont voilées. Par la violence des chocs à répétition de l’accident. Par le sang qui lui a coulé sur le visage. Par à-coups, il s’éloigne de la lumière de l’incendie pour se fondre dans l’obscurité de la forêt.
Quelque chose le traîne.
Mais il est trop loin de tout – ou de quoi que ce soit – pour s’inquiéter de ce que c’est.
Puis autre chose lui attrape le pied. Le perce et s’y enfonce, dans la semelle de ses chaussures et dans la chair de son talon. Les pointes le tirent alors en arrière tandis que, de l’autre côté, on le traîne toujours par le col. Un hurlement fuse, quelque part au-dessus. Il sonne comme une menace. Les sens de l’Homme Vaincu s’emmêlent. Il préférerait rester blotti dans sa torpeur. Il croit deviner un cliquetis, étouffé, en arrière-plan. Une détonation lui transperce les tympans. Elle laisse un son aigu et monocorde entre ses deux oreilles. Les pointes plantées dans son pied ont disparu. La chaussure s’emplit d’un liquide chaud et épais. La douleur nouvelle qu’il éprouve est lointaine.
Négligeable presque.
Il regarde au-dessus de lui en direction du ciel, des étoiles. La chose qui le traîne ressemble à un mur mangé par les ténèbres. Au sommet, il devine une masse inerte, qui rebondit au fil des déambulations du porteur. Il se demande s’il s’agit de sa compagne. Les bracelets qu’elle porte toujours aux poignets luisent en reflétant la lumière des flammes. Elle semble tendre les bras dans sa direction. Elle y met la conviction d’un pantin dont on a coupé les fils.
Avant même de réfléchir à tenter quoi que ce soit, l’Homme Vaincu perd connaissance.
 

__________

Tandis qu’il rouvre les yeux, l’Homme Vaincu sent une chaleur épaisse lui réanimer le pied. Ce dernier est dénué de chaussure et emballé dans de la gaze, déjà rouge de sang. La chaleur provient d’une vieille cheminée en pierre. Depuis l’âtre, les flammes dansantes illuminent la pièce d’un triangle jaune-rouge-orange qui tapisse le sol, les murs, le fauteuil fatigué où il est affalé, la table basse où repose son pied et le canapé millésimé où gît, inconsciente, la Pièce Rapportée. Les parois de la cheminée et les meubles font barrage à la lumière pour donner à l’obscurité une épaisseur à couper au couteau.

Mais ce que la lumière dévoile donne largement le change.

Les trois murs visibles sont couverts de trophées de chasse. Uniquement des têtes de loup. Chacune assez grosse pour faire fuir en pleurnichant la bête du Gévaudan. Un instant qui traîne, l’Homme Vaincu se demande quelle arme il faudrait pour abattre des monstruosités pareilles. Un fusil de chasse ne ferait que les chatouiller. Un missile anti-char serait plus approprié. Mais moins que la perspective de l’existence de telles abominations, c’est l’expression qu’elles affichent qui le sidère. Pas de babines retroussées ou de belles dents prêtes à croquer les petits enfants ordinairement de mise sur ces décorations d’un autre temps. Non, juste des gueules sereines, prises du sommeil du juste. Avec une pointe de mélancolie. Et des yeux ouverts, vitreux. Un peu comme si elles avaient rendu leur dernier souffle paisiblement là où, à l’évidence, toutes avaient connues une mort violente. Plus que tout le reste dans cette aberration complète, l’Homme Vaincu est frappé par le sentiment de quiétude qui en émane.

Comme si, dans une logique tordue, presque étrangère à ce monde, tout rentrait dans l’ordre.

Il se dérobe face à cette réflexion en forme d’abîme insondable et envoie son regard dans un recoin obscur de la pièce. Là-bas traînent peut-être aussi d’autres variantes de cet ornement parfaitement absurde. Peut-être ces grandes gueules sages profitent-elles des ténèbres pour s’ouvrir et dégueuler leur rage. Peut-être une lueur s’éclaire-t-elle dans leurs regards opaques pour donner à l’Homme Vaincu cette impression qu’il a d’être observé.

– Vous avez eu un terrible accident. Votre voiture a brûlé.

Un homme massif a pris place sur une chaise, à côté de l’Homme Vaincu. Son gabarit est parfaitement disproportionné par rapport à l’objet sur lequel il est assis. Sa barbe est couleur cendre et son visage buriné comme l’écorce d’un vieil arbre. Les vêtements qu’il porte ont vu passer plus de trente hivers. Ses yeux sont gris et semblent avoir vu la face cachée de la lune. Ses mains sont si grandes qu’une seule suffirait à faire le tour du cou de l’Homme Vaincu.

– Heureusement, j’ai pu arriver à temps.

L’Homme Vaincu rebondit mentalement sur toutes les informations collectées depuis qu’il a ouvert les yeux. Des têtes de loup monstrueux empaillées, un grand-père survivaliste immense et un bon feu de bois, rien ne tient debout dans cette histoire. Son cerveau malade doit encore lui jouer un tour. Il commence à avoir l’habitude.

Il nage en plein délire depuis un bon moment. 

__________

 

Assoupi dans le fauteuil, agité, l’Homme Vaincu rêve. Quelque chose de lugubre. Son sommeil n’est plus une délivrance. Juste l’autre face d’une pièce cauchemardesque. Quoi qu’il parie, pile ou face, toujours, il perd. Et où qu’il aille, toutes ces images, tordues, dans sa tête, le poursuivent.
 
 
La grande masse couverte de lambeaux siège au beau milieu de la clairière, dans la forêt. Elle est installée dans un siège épais, majestueux et morbide. Ce dernier, taillé dans le tronc d’un grand arbre mort, semble tout droit sorti du sol pour l’accueillir dans sa paume. D’innombrables peaux de loup recouvrent ce trône improbable. Elles sont cousues les unes aux autres et s’étendent au pied du siège pour former un immense tapis qui se déroule jusqu’à l’entrée du bois. Marcher dessus fait un bruit gluant, comme si les peaux regorgeaient encore de sang. L’Homme Vaincu, qui avance sur cette carpette sanguinolente, déteste ce son. Il supporte à peine la vision du trône, vulgairement orné de têtes de loup partout où il était possible d’en faire tenir une. Leur expression imbécile de nouveau-né assoupi le révulse. Mais par-dessus tout, c’est cette saloperie de masse grisonnante, plantée au milieu, qu’il vomit. Il vendrait son âme au diable pour, immédiatement, la tailler en pièces de ses griffes et de ses dents.
Lorsqu’il se trouve à mi-chemin sur le tapis rouge, le géant couvert de haillons se lève. D’un geste ample et rapide, il jette sur l’Homme Vaincu et la forêt une ombre qui éclipse tout. Là, il saisit son immense hache et pointe le doigt en direction de l’arrivant.
Sa voix, furieuse, retentit comme un coup de tonnerre.
« JUSQU’AU DERNIER, EN FINIR ».
L’instant suivant, la masse se tient à une vingtaine de centimètres de la gueule grimaçante de l’Homme Vaincu. Son regard vide plonge dans son cœur sans âme. Et déjà, son ombre le tire jusqu’au fin fond des ténèbres.
« EN FINIR, JUSQU’AU DERNIER »
 
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