L'obsession, c’est le démon.
Hubert Selby
1-
Pied au plancher sur une route de campagne sinueuse.
Dans une bagnole flambant neuve au milieu de la forêt nauséabonde.
À bord un couple, jeune, beau, en bonne santé physique. Entre eux deux, un mur d’incompréhension que la femme, la Pièce Rapportée, tente de percer.
Pour la énième fois.
– Je peux savoir où on va ou faut attendre que ta conduite me rende malade et qu’on s’arrête sur le bas-côté ?
Son compagnon, l’Homme Vaincu, grogne en guise de réponse. Une interjection qui exaspère la Pièce Rapportée.
– Ça va faire deux cents bornes que t’as pas lâché un mot. Je vois bien que t’es contrarié, hein, et j’imagine que c’est en rapport avec ton travail.
Elle marque une pause, meublée par la musique dense, extrêmement rapide et violente, qui sort des haut-parleurs sur le tableau de bord. Lorsqu’il est tourmenté, son homme aime se noyer dans le bruit et les hurlements. Il appelle cette « musique » du grindcore.
– Depuis des mois, c’est toujours à cause de ton travail. Cette obsession malsaine…
Dans le flot de décibels, le chanteur hurle comme un porc qu’on égorge contre l’injustice sociale, le culte de l’argent, le triomphe de la bêtise et de la lâcheté à tous les étages de la société. Derrière le volant, concentré sur la route qui défile presque aussi vite que la musique, l’autre ne dit toujours rien.
– Gérer dans le silence toutes ces vilaines émotions qui irriguent ton esprit, c’est nouveau en revanche. Ces derniers mois, c’était plutôt la diarrhée verbale continue. Dans tes plus mauvais jours, c’était à en arracher un sifflement d’admiration à un pilier de comptoir au RSA.
La musique, si on peut vraiment la qualifier de la sorte tant les notes défilent à une vitesse ridicule, vomit la consternation face à la mégalomanie des puissants qui engloutit la santé mentale des masses. Face à l’avidité qu’on érige en vertu dans un enfer pavé de bonnes intentions qui, sans exception, tutoient la malhonnêteté pour s’y soumettre comme à un vice corrosif.
– Pourtant t’étais marrant avant. Attentionné même. Tu me sortais. Tu me baisais tendrement après. Sur l’oreiller, tu me glissais à l’oreille des mots qui me faisaient rire. J’étais tellement sûre d’avoir décroché le bon numéro… Tellement naïve. Depuis, j’ai perdu le décompte de nos engueulades.
Le tourbillon de notes continue. Énumère les plaies du monde moderne. La création de richesses en forme de fantasme fiévreux. La tyrannie des bailleurs. L’heure de gloire des prédateurs. Leur règne sans partage.
– Et là, à parler toute seule comme une conne dans la bagnole que tu conduis à fond la caisse avec ta musique de gros vénère, j’arrive à bout. Tu me dois une explication.
Elle marque un temps avant de conclure.
– Maintenant.
Pour répondre cette fois, le jeune homme monte le son de l’autoradio. Il érige un peu plus haut l’autre mur, sonore celui-là, entre les deux occupants du véhicule. Mais ça ne durera pas, l’Homme Vaincu le sait. D’un geste vif, la Pièce Rapportée fait tomber la cloison de décibels en coupant l’autoradio. Évidemment pendant le morceau préféré de son homme, qui accueille l’initiative en grognant. Une nouvelle fois.
Un silence flotte, un instant, plus lourd encore que la musique bruitiste qui vient de s’arrêter.
La jeune femme revient à la charge :
– As-tu la moindre idée où on va ?
Pas la peine de la regarder pour sentir son regard incendiaire planté sur lui. En d’autres circonstances, ça lui aurait donné des idées… Mais lui faire le coup de la panne ne cadre pas avec son agenda.
Aller toujours plus vite. Toujours plus loin. De tout.
Et plus particulièrement, de qui que ce soit.
Entre ses dents serrées, il se fend d’un commentaire, laconique :
– J’ai besoin de prendre le large.
– Ça, j’avais pas besoin d’un Master pour le comprendre, professeur j’ai-oublié-où-est-le-frein. C’est d’ailleurs exactement ce que tu m’as dit au moment de partir. Tu sais, quand tu m’as à peine laissé le temps de mettre une culotte dans mon sac avant de pratiquement me péter le poignet en me tirant vers la sortie ?
L’Homme Vaincu répond d’un autre grognement. Ça ne suffit toujours pas.
– Tu ne t’en sortiras pas comme ça.
Le jeune homme lâche un soupir où se mêlent lassitude et agacement. Il a les yeux rivés sur la route. Il serre le volant très fort dans ses mains. Pour canaliser la tension. Pour tenir. Pour ne pas faire quelque chose qu’il pourrait regretter. Il respire profondément. Dans un effort immense, il tente de reprendre le dessus.
Il consent même à répondre.
– J’ai besoin de temps. Pour prendre mes distances. Faire le vide.
– Ça fait deux heures qu’on est parti. Plus de deux cents bornes nous séparent de notre vie, en ville. Ça te suffit pas ?
– Il va me falloir beaucoup plus que ça. Et à cette vitesse, j’ai vraiment besoin de me concentrer sur la route.
Les flammes dans les yeux de sa compagne atteignent des proportions telles que ses cheveux pourraient flamber avec.
– Eh ben conduis moins vite, abruti !
L’Homme Vaincu tourne la tête pour l’assassiner du regard.
– Lâche-moi pour une fois, j’ai pas envie de parler !
Il regarde à nouveau la route, est parcouru d’un frisson. Il fait une légère embardée sur la gauche. Il évite de peu un hérisson. Il était coincé sur le bord de la route, aveuglé par les phares. Il aurait pu crever un pneu. La manœuvre a le mérite de faire taire la jeune femme. Mais dans les entrailles de la beauté sulfureuse, l’incendie couve toujours…
Elle change son fusil d’épaule :
– C’est tout toi ça. À te recroqueviller dans ta coquille, sans jamais rien laisser sortir. Contempler tes bobos en pleurant tout en gardant la tête plantée tout au fond de ton cul. Et jamais, jamais, jamais tenir ton rôle auprès de ceux qui t’aiment et ont besoin de toi.
– Sérieux, tu vas pas recommencer…
– Recommencer quoi ? En finir plutôt ! En commençant par cette histoire entre nous qui ne sert à rien à part amuser la galerie pour prouver que t’es un homme, un vrai.
Elle sort l’artillerie lourde. Après tout ce qu’il vient de se passer, c’est la dernière chose dont il a besoin. Et s’il fout à son tour de l’huile sur le feu, elle est capable de lui taper dessus. Il pourrait perdre le contrôle du véhicule, les envoyant tous les deux percuter un arbre et bouffer les pissenlits par la racine. Il ravale la boule de colère qui lui monte dans la gorge. Les veines qui battent la chamade sur ses tempes plus fort que des coups de marteau, il essaye de les ignorer. Ça lui fera pousser une tumeur de plus pour compléter la constellation qui, déjà, illumine tout son corps d’une fin aussi proche que tragique…
Il lève le pied de l’accélérateur. Et adoucit le ton.
– Excuse-moi. J’aurais pas dû te parler comme ça. J’ai vu rouge et j’ai besoin de me vider la tête pour trouver quoi faire. Je te demande un peu de patience. Et de compréhension.
Il aurait mieux fait de se taire.
– Comment tu peux demander de la compréhension quand tu ne m’expliques rien, tête de con ? Et comment tu peux me demander d’être patiente quand ça fait plus de deux heures que je me ronge les sangs, agressée par ta musique de sauvages et ta conduite de kamikaze ?!!
La voiture percute quelque chose, sans dévier de sa trajectoire. Un renard. Mort et déjà étalé sur deux bons mètres de bitume.
– Ralentis !!! Tu vas nous tuer !
Il la fusille du regard. Un instant, elle le voit porter la main sur elle, dans une brutalité immense. Ça n’est jamais arrivé mais il en est capable. Elle le sait. Elle répond en le défiant.
– Freine, espèce d’inconscient !
Elle lui donne une série de claques sur l’épaule, rapides et sèches. Mais pas violentes comme elle a déjà su s’en montrer capable les fois où vraiment, elle a envie de lui faire mal. Elle est terrifiée. Et elle veut que ça cesse. Lui perd la patience qu’il prêchait quelques instants plus tôt. Il l’attrape par les cheveux, la tire en arrière, lui plaque la tête contre l’appui-tête. Il ne dose pas sa force. Les émotions négatives qui dominent son jugement sont formelles : c’est la seule méthode viable pour arriver à ses fins. Quant à la jouissance qu’il en tire, il ne se l’avoue pas.
– Ferme ta gueule, t’entends ?!
Il hurle à vingt centimètres de son visage, au milieu d’un flot de postillons. Ses yeux brûlent d’une colère d’une intensité que la jeune femme n’a jamais connue, ni chez son compagnon, ni où que ce soit sur cette Terre. Sans s’en rendre compte, il renfonce l’accélérateur, en plein. La peur qu’éprouve la Pièce Rapportée monte de quatre crans. La probabilité de mourir dans un accident violent est en train de devenir une certitude. Elle ne peut pas quitter la route des yeux, qui s’écarquillent un peu plus.
Encore plus fort, elle hurle.
– ATTENTION DEVANT !!!!!!!!
Une bête grise, énorme, se tient au milieu de la route. Ses yeux brillent comme deux petites billes, incandescentes et perçantes. Elles fixent la voiture lancée à vitesse maximale dans sa direction. L’Homme Vaincu, lui, passe un instant ébahi qu’un animal aussi énorme puisse exister dans ces bois, à deux heures à tombeau ouvert de la capitale. Il se cramponne au volant, fait une grande embardée à gauche. Puis une autre, sur la droite.
La manœuvre est bonne, mais le véhicule lancé beaucoup trop vite.
Le jeune homme n’intègre que la première partie et souffle trop tôt d’avoir évité une mort certaine lorsque, après un long dérapage, la voiture quitte la chaussée. Vite, elle se couche sur l’aile droite et glisse le long d’une petite descente, sur le flanc de route. À la fin, abrupte, de la pente, lancée encore à quatre-vingts kilomètres à l’heure, la voiture tombe sur le toit. Alors à l’entrée d’une petite clairière, elle entame son premier tonneau. Le jeune homme s’agrippe au volant plus fort encore pour encaisser les chocs. La jeune femme, elle, tente de se fondre dans le siège pour limiter la casse. Le véhicule, lui, dérive direction nulle part en enchaînant brutalement les tonneaux. À chaque tour, des bris de verre et de plastique volent partout dans le champ. Dès le deuxième, les airbags sont flasques. À chaque impact, l’habitacle perd jusqu’à dix centimètres. Au troisième tonneau, la tête de la Pièce Rapportée percute la portière. Au quatrième, le toit s’enfonce suffisamment pour assommer l’Homme Vaincu. La voiture, elle, finit sa virée au milieu du champ.
Elle a miraculeusement atterri sur ses quatre roues.
Le moteur tourne encore.
Une odeur de brûlé se met à flotter dans l’habitacle.