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EXTRAITS

  


– Viens voir, il y a un gars habillé chic en train de pisser dans la ruelle. J’adore.

– Tous des porcs (je ne sais pas pourquoi je dis ça parce qu’en fait, ça ne me dérange pas du tout).

– Arrête ! T’exagères ! C’est drôle. Ce gars-là doit avoir visité des toilettes dont tu pourras jamais rêver, il doit prendre un temps fou le matin pour se pomponner et regarde ce à quoi il est réduit devant nos yeux.

– Hey, remballe ton paquet, animal ! que je lui crie par la fenêtre, pendant que Léon se tord de rire.

Des fois, je dis des choses que je ne contrôle pas. Alors je me cache un peu pour ne pas affronter le regard du monsieur en bas. Je sais très bien qu’il a entendu, mais il s’en va quand même la tête haute, avec sa petite mallette en cuir minable et ses cheveux laqués en regardant droit devant lui comme s’il flottait. Les fonctionnaires sont un peu comme les lutins du Père Noël, sauf qu’ils sont plus chics et qu’ils ne font pas de cadeaux et que le Père Noël n’existe pas. Enfin, c’est ce qu’on dit. Je précise à Léon que je n’ai jamais rêvé à des toilettes, d’aucune sorte, puis je fume lentement sur le balcon. Fumer, c’est pour méditer, pas pour relâcher le stress. Une méditation qui ruine ses disciples, qui enrichit des gens dont on n’est même pas capable de prononcer le nom et qui gruge les poumons, mais une méditation quand même. Suffit de penser aux Anciens… C’est comme un rituel perpétué… C’est comme ça que je console mon manque de volonté.

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Elle murmurait toujours. Jamais d’éclats de voix, de sursauts, pas une miette de tension, un mirage, cette femme. Elle venait de loin et sentait bon l’air salin. Dans ses yeux, valsaient les algues et les coraux. Son souffle, comme une bise marine, suffisait à apaiser n’importe quelle angoisse. Elle était là. Juste là. Vraiment là. Et bientôt j’ai compris pourquoi tous les oiseaux l’adoraient. En fait, ils la grignotaient.

– Quoi ? C’est dégueu.

– Mia, si tu ne peux pas écouter, j’arrête.

– Non, je m’excuse.

– Reste à savoir si je t’excuse, moi…

– Ahh Léooon, boude pas, pardonne-moi… ça m’intéresse ton histoire… mais c’est bizarre, c’est tout.

– Bizarre, bizarre… enfin, peut-être, mais tout est vrai, c’est juré. Je disais donc que j’ai compris un jour que Clémence était une femme-poisson ou quelque chose du genre. Pas une sirène, mais une sorte de créature unique et ensorceleuse qui se laissait dévorer. Mais, vois-tu, elle savait que les oiseaux ne la mangeaient pas vraiment, ils la dépouillaient seulement des saletés urbaines, tu sais, comme les petits oiseaux qui mangent les déchets qui bloquent les pores de peau des hippopotames… Elle pouvait donc rayonner encore plus et nourrir l’imaginaire de ses admirateurs. 

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Parfois, souvent, elle plonge à l’intérieur quand elle se sent grugée par le sel des langues sales. Elle y retrouve tous les autres. Et tous crient leurs conseils en même temps. Et, ensemble, nous sommes un grand théâtre.

Tu devrais caresser les briques de cette maison pour t’assurer qu’elle est bien vraie, tu devrais caresser les poils de ce chat pour lui faire courber le dos de plaisir, tu devrais caresser la peau de cette fille, de ce garçon pour lui confirmer son existence, tu devrais te caresser pour laisser tes mains, ta tête, tes vibrations parler à ton corps, effleurer les ecchymoses, savoir tes courbes, tu devrais pleurer et boire tes larmes pour boire la mer qui tourbillonne, tu devrais penser à cet homme secoué de spasmes dans l’autobus et qui t’a regardée du bleu de ses yeux inquisiteurs, tu devrais réaliser la beauté de toutes ces formes pleines de sang, de muscles, de palpitations, qui pleurent de sueur, se tendent, se détendent, se crispent au contact de l’air, se frôlent et se bousculent comme si elles étaient étrangères, tu devrais naître chaque jour, tourner autour de toi en imaginant le soleil et brûler de plus belle, tu devrais vivre du parfum des sapins, vivre les mots qui s’estamperont sur leur écorce devenue pâte, puis papier…

Maintenant, la petite fille peut être grande et gueuler, même si elle ne peut pas encore tout dire. Elle garde le mystère pour le dessert.

Je suis un livre. Mon livre est un bateau filant sur la mer du temps. J’y jette l’encre à ma guise.

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Tu devrais défoncer les barrages, tu devrais dire à cette femme dans l’autobus, celle qui met la main sur la bouche de sa petite fille, d’enlever sa main et de rire aussi et tu devrais rire avec elles, ignorant l’impassibilité des autres, créant des possibilités autres, tu devrais rire, tu devrais rire encore, et tous se mettraient à rire parce que c’est si drôle, si drôle cet amas de peaux et d’os rassemblés dans ce tonneau de métal roulant, se laissant béatement transporter d’un endroit à l’autre, si drôle ces yeux éteints qui se fuient pour rien, alors que tout est su, tout est sué, toute cette sueur partagée de toutes façons, tu devrais sortir pour au moins rire à l’air libre et danser dans la rue toute la nuit pour remplacer les voitures endormies. Tu devrais rire bleu, vert, mauve, mais pas jaune.

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– Viens voir, il y a un gars habillé chic en train de pisser dans la ruelle. J’adore.

 

– Tous des porcs (je ne sais pas pourquoi je dis ça parce qu’en fait, ça ne me dérange pas du tout).

– Arrête ! T’exagères ! C’est drôle. Ce gars-là doit avoir visité des toilettes dont tu pourras jamais rêver, il doit prendre un temps fou le matin pour se pomponner et regarde ce à quoi il est réduit devant nos yeux.

– Hey, remballe ton paquet, animal ! que je lui crie par la fenêtre, pendant que Léon se tord de rire.

Des fois, je dis des choses que je ne contrôle pas. Alors je me cache un peu pour ne pas affronter le regard du monsieur en bas. Je sais très bien qu’il a entendu, mais il s’en va quand même la tête haute, avec sa petite mallette en cuir minable et ses cheveux laqués en regardant droit devant lui comme s’il flottait. Les fonctionnaires sont un peu comme les lutins du Père Noël, sauf qu’ils sont plus chics et qu’ils ne font pas de cadeaux et que le Père Noël n’existe pas. Enfin, c’est ce qu’on dit. Je précise à Léon que je n’ai jamais rêvé à des toilettes, d’aucune sorte, puis je fume lentement sur le balcon. Fumer, c’est pour méditer, pas pour relâcher le stress. Une méditation qui ruine ses disciples, qui enrichit des gens dont on n’est même pas capable de prononcer le nom et qui gruge les poumons, mais une méditation quand même. Suffit de penser aux Anciens… C’est comme un rituel perpétué… C’est comme ça que je console mon manque de volonté.

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Disparaître, je sais ce que c’est. J’ai toujours cru qu’il fallait souffrir des choses pour voir plus clairement, d’une façon plus omnisciente. Je ne voulais rien savoir d’une vie harmonieuse. De toute façon je n’en avais pas le mode d’emploi. Alors je me suis très tôt bourré le crâne de tous les mots les plus durs et froids que je trouvais sur mon passage. Dans la maison de ma mère, les livres étaient cachés au grenier, soit en symbole d’élévation, soit plus simplement, et c’est ce que je soupçonne, par rejet absolument volontaire de ma mère. Je n’ai jamais trop compris pourquoi elle les gardait quand même, mais je ne m’en suis jamais plainte, j’avais mon petit sanctuaire. Au moins, ma mère m’envoyait à l’école. Ou du moins, c’est ce qu’elle croyait. C’était l’école du village, une sorte de trou pâle sans fraîcheur.

Dès que j’ai compris la base, et pu mettre des mots et des chiffres sur des feuilles et sur ce que je voyais dans ma tête, j’ai commencé à prendre l’habitude de la fuite. J’allais aux toilettes et ne revenais jamais. Chaque matin, c’était pareil. Mais personne ne s’en rendait compte parce que j’avais pris soin de ne jamais me faire remarquer, et puis de toute façon, les professeurs étaient bien trop obnubilés par le contrôle des autres excités pour s’occuper d’une fille lunaire.

Je peux peut-être dire que grâce aux livres, j’ai un peu grandi dans plusieurs pays avec mille parents différents. Le mieux, c’est que je n’ai jamais eu besoin de me justifier et que je pouvais tourner la page quand leur discours ne résonnait pas assez en moi. J’ai donc reçu une éducation à peu près sélectionnée par mes soins. Bien sûr, je ne choisissais pas exactement les livres, puisque je les grignotais tous, un par un. J’ai mangé tous les livres de la maigre bibliothèque de l’école et suis restée affamée. Après, j’ai dévoré toute la réserve de livres de ma mère, qui appartenait en fait à mon grand-père mort. Quand j’eus fini, comme je n’avais plus de raison de rester et que je n’avais pas tellement d’affinités avec ma mère, je suis partie. J’avais envie de tout essayer, tout, au risque d’avoir mal ; on peut toujours se soigner… C’est mieux que l’ennui et ça fait partie de la vie. C’est ce que je me suis dit. J’étais bien naïve.

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Et là, je l’ai vu, il a mis tout son cœur dans un doigt pour le passer sur ma joue. Il a tracé un sillon lumineux sur ma peau. Quelque chose d’infini. J’ai frémi un peu. Dans ces moments-là, comme après l’amour par exemple, il faudrait qu’on puisse s’échapper en laissant tout intact, en évitant l’épuisante banalité des minutes qui suivent. Après, il a dit :

– Tu es la feuille, je suis le fruit, nous sommes une page.

Parce qu’il est toujours à la hauteur de la situation. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander s’il était un fruit en train de pourrir. J’ai trouvé que c’était une transition pas si mauvaise. Et j’ai pensé que lui et moi on venait du même arbre parce qu’on était faits du même bois. Je me suis dit aussi qu’on vieillit vite en peu de temps. Quand j’ai rencontré Léon, je n’étais qu’une petite fille et bientôt je penserai que maintenant je n’étais qu’une petite fille. J’espère ne jamais arrêter de penser qu’hier, qu’il y a quelques minutes, j’étais encore une petite fille. Ça voudra dire que je serai toujours une petite fille qui grandira sans cesse, que je serai toujours plus grande que maintenant, que maintenant, que maintenant…

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Les femmes sont contraintes de subir un jour cette révélation. Elle provoque une certaine douleur en se matérialisant. La vérité fait mal. Maman, je peux être maman. Quand mon cycle sanguin a pour la première fois dévié de la trajectoire commune aux garçons et aux fillettes pour bifurquer jusque dans ma petite culotte, il paraît que j’ai changé de regard. Une barrière s’était dressée entre ma mère et moi. J’avais le même plus grand des pouvoirs qu’elle. Comme tout gain engendre une perte, j’ai constaté que je n’avais plus le choix. J’étais une femme et je devrais me tenir propre toute ma vie. Toujours me soumettre aux volontés de mon corps. Ça vous donne une bonne claque.

De plus loin désormais, je regardais les garçons s’amuser avec insouciance en gonflant leurs muscles. Ils ne savaient pas qu’ils pouvaient être papas. Peut-être qu’ils ne le sauraient jamais. Jusqu’au moment de voir ce petit bout de nez qui leur ferait penser au leur. J’ai quelques fois rêvé d’être un garçon, mais pas longtemps. Souvent, ça manque de profondeur.

Adam rigolait bien quand je lui racontais des trucs comme ça. Lui, il essayait toujours d’être profond. Mais c’était plutôt ridicule. Moi, j’attends d’un homme qu’il me soulève de terre, qu’il m’extirpe de mes profondeurs pour me jeter dans le ciel. Pourquoi les hommes ne désirent que plonger dans mes entrailles ?

Assez, profanateurs, laissez-moi mon sang et mon malheur.

 

 
 
 
 

 

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