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Je est un œuf

Lysandre Laramée-Bolduc
 

Prologue :
Poux et Parasites

Un jour, j’ai eu des poux. Ils étaient très gros, très noirs, grouillants et bien vivants. Il fallait les tuer parce qu’ils mangeaient ma tête. Il y avait aussi des larves, glissantes sur les cheveux. Une interminable bataille se disputait sur mon cuir. On n’en pouvait plus. Le traitement était puissant. Je le savais parce que ça chauffait. Après avoir aseptisé mon crâne, j’ai pleuré. Je m’étais habituée à cette présence, à ces petites bestioles qui m’avaient choisie comme maison. Ça ne m’était jamais arrivé. Les insectes ont disparu, mais rien ne disparaît sans laisser de trace, alors ils sont entrés en moi. Oui, leurs minuscules fantômes ont trouvé un nid douillet, confortable et anonyme. Et si parfois je leur en veux, eux qui m’empoisonnent la tête, la haine que j’entretiens à leur égard me détourne de celle que je pourrais éprouver pour toute autre chose. Ils m’injectent à grandes doses une inconstante bouillie de songes, qui me tient, je dois l’avouer, plutôt occupée.

Tu devrais manger plus de fruits, de légumes, tu devrais faire de l’exercice, posséder son corps est aussi important que maîtriser son esprit, un esprit sain dans un corps sain, tu devrais respirer profondément, oui, contrôle-toi, tu ne devrais pas fumer, ni drogue ni tabac, tu ne devrais pas te faire trop de mal, pas d’alcool, ou presque, non, pas d’alcool, tu devrais appeler ta maman, tu devrais simplement appeler ta maman, même juste pour lui dire que tout va bien, ça va pas bien, tu devrais dormir, tu devrais lire plus, plus souvent, comme avant, tu devrais creuser les regards, ne fuis pas, ne fuis pas, tu devrais faire le ménage, prendre des nouvelles de tes vieux amis, arroser tes plantes, elles sont en train de mourir, des plantes c’est bien pour cultiver la vie, tu devrais rire, pleurer, tu devrais bouger, le mouvement décroûte, tu devrais réfléchir, mais pas trop, tu devrais t’amuser, mais pas trop, jamais trop. Il ne faut pas perdre la raison.

Il faut que je prenne l’autobus, il faut que je parle à des vraies personnes. Silence. Je dois me composer un personnage acceptable. C’est juste moi, ou à vingt ans on est toujours aussi inconstant ?

Dans l’autobus, c’est toujours pareil : insipide. On a tous l’air blasé. Les petits regards indifférents, les gros jugements. Trop gras, trop maigre, assez beau, plutôt laid, trop normal, trop banal, trop déprimant. On s’en fout finalement. Je préfère regarder les publicités qui m’interpellent en vain. Au fond, elles ne me disent rien. Je sais que lorsque je descendrai en lançant un timide merci au chauffeur, qui me répondra peut-être par un grognement indistinct, j’oublierai dans les minutes suivantes le pénible trajet que je viens de subir.

Les corps entassés supporteront le transport en feignant d’ignorer les désagréments du contact physique, obligatoire dans le véhicule. Un jour, je me suis dit, moi, Mia, première du nom, je crierai subitement, comme ça, pour rien, parmi les gens mous de l’autobus. HA ! Puis je les gratifierai de mon plus beau sourire avant de sortir, triomphante. J’imagine déjà leurs regards étonnés à travers les fenêtres mobiles. Trop tard, je serai inatteignable. C’est peut-être lâche, ou futile, ou désespéré. Une minable révolte d’un instant. Au moins, ça leur fera un sujet de discussion inhabituel, peut-être même qu’ils se parleront entre eux, entre inconnus. Autre chose que les banalités usées.

Enfin, ils sont sûrement tous particuliers ces gens, sûrement. Tant mieux pour eux. Moi, je vais voir mon amie Solé, comme un soleil en pleine éclipse, en territoire connu et sacré. Elle dit toujours que sa maison est sale et dégueulasse. C’est vrai, mais moi je m’y sens bien quand même. J’y retrouve une certaine chaleur domestique qui m’inspire. Et même si son chaton m’inflige parfois des allergies et quelques morsures (selon son humeur), nous entretenons une riche relation. Après ses crises, on dirait qu’il veut se faire pardonner parce qu’il me lèche ; c’est rugueux et doux, et se laisse caresser en ronronnant et en se collant sur moi. Il suffit d’un bruit pour qu’il se cambre et redevienne fou. Mais ça ne me dérange pas, même que je l’aime pour ça.

Il faut dire que sa maîtresse l’influence peut-être un peu. Solé, je l’adore. C’est drôle parce que son nom et tout ce qu’il évoque contraste absolument avec sa vision des choses. Non, il contraste plutôt avec sa façon d’être, parce que sa vision des choses, je n’en sais rien. Que des bribes, des interprétations ou des regards en coin. Ce qui m’intrigue, c’est le jeu dont elle est prisonnière avouée : Le jeu de la sombre misère. Elle aime se sentir coupable, triste et pitoyable. Elle s’imagine protagoniste d’une vie pathétique, mais refuse d’écrire le scénario différemment. C’est parce qu’elle comprend trop bien l’histoire. Je ne sais pas si elle est vraiment écrasée de douleur d’exister, tordue de l’intérieur, ou si elle fait semblant parce qu’elle cherche cette illusion d’agonie. Je crois qu’elle aime le mal de vivre. Moi, cette angoisse me suffoque, mais si je respire trop profondément, je vais m’évanouir dans l’air. Je ne supporte pas ma légèreté. J’ai besoin du poids du malheur. Mais pas trop. Solé attise ou atténue la pression invisible qui m’étouffe, qui me tue. Me rappelle la mort et sans le savoir, m’insuffle la vie.

T’as pas d’argent, t’en veux, t’en as, t’as peur de le perdre, de dépenser, comment des pensées peuvent changer ta vie ? T’es laid, tu veux être beau, t’es beau, t’as peur de ne plus l’être, tu te façonnes, tu te détruis, tu me fascines, tu m’ennuies, pourquoi tu cours pour rattraper l’autobus ? Tu devrais être à l’heure, tu devrais bouger plus, t’activer, tu devrais sourire plus souvent, regarder les yeux dans les yeux, tu devrais avoir l’air moins fatigué, être moins fatiguée, tu devrais penser aux autres, tu ne devrais pas souffrir pour les autres, même si ça te plaît, tu devrais guérir les autres, les laver de leur tristesse, épousseter le malheur, recycler la bêtise. De quoi tu te mêles ?

Je me tourne vers le ciel. Le cyclope m’observe de son œil lunaire, si familier, là où tant de voyages m’ont menée. Mon refuge, obsédant testament, si souvent rejoint pour fuir les mortels. Je manque de mots pour traduire ma tristesse. Pourquoi cette larme qui me transperce ?

– Veux-tu un café ? m’offre Solé, machinalement.

– Oui, merci, ça me réveillera un peu.

– T’es fatiguée ? T’as mal dormi ?

– Non, je sais pas, je suis une loque.

– T’as l’air déprimé, mais t’as un petit sourire étrange…

– Ouin.

– Moi, j’ai l’air de quoi ?

Comment on sait qu’on est

Comment on sait qu’on naît

Peut-être qu’on n’est

Rien

On naît pas

Comme les poissons

On naît pas

Comme les poulets

Mais

On se cache dans sa coquille

Je poursuis une ombre qui coule entre les doigts. Dehors, les feuilles d’automne sont encore là. Elles craquent de verglas, se crispent sous les pas. C’est un tapis de sucre d’orge.

– As-tu entendu parler de la nouvelle émission de télé ?

– Quoi ?

– La nouvelle émission.

– Non, laquelle ?

– Bon, je t’explique. C’est un concept original. Ils ont sélectionné une dizaine de gens, talentueux, qui vivent ensemble pendant deux mois dans un endroit complètement fermé. Mais nous on peut les voir 24 heures sur 24 et ça fonctionne par élimination. On vote pour décider qui à la fin restera.

– Qu’est-ce qu’ils font toute la journée ?

– Ils écrivent…

– Qu’est-ce qu’ils écrivent ?

– Ben voyons ! Ça reste caché ! On peut pas le savoir tout de suite, ça serait moins intéressant…

– Mais alors, comment on peut voter ?

– Par téléphone !

– …

– Tu comprends rien ! Ils vivent ensemble et on les voit tout le temps et ils se révèlent aux caméras sans le savoir ! Plus on les voit et plus on les connaît, alors on peut juger et voter.

– Oui… mais… comment tu choisis ?

– Tu choisis ton préféré, c’est tout. Arrête donc de te creuser la tête là, tu m’énerves.

– Mais selon quoi ?

– Selon toi.

– Ok. Et qu’est-ce qu’il gagne l’élu, à part une réputation discutable ?

– Ses écrits sont publiés, et là on peut vraiment le connaître, pour de vrai, en lisant son livre.

– Haha… Ses Écrits… Le connaître en lisant son livre ?

– Oui. Qu’est-ce que t’as ? Arrête avec ton petit air sceptique, c’est vraiment un concept génial ! La preuve : les cotes d’écoute grimpent aux cieux. Je sais ce que tu penses, que c’est du voyeurisme, que c’est pas vrai et tout, mais si les gens en redemandent, pourquoi pas ? Et je te jure, c’est trop bon. On assiste peut-être à une révolution télévisuelle. On laisse la place à une autre réalité. C’est un divertissement. Et ça donnera sûrement aux gens l’envie de lire… de recommencer à lire… Bon, arrête de penser parfois.

– Euh non, je pensais rien, je vais regarder… Je suppose qu’ils sont tous assez séduisants en plus, du genre jeunes poètes en détresse…

– … Ouais… Et c’est pas pour me déplaire.

– …

– Hey chérie, fais pas ta chipie… Ils créent des images, ils sont des images On a beau chialer contre leur surabondance, c’est la seule chose qu’on connaît vraiment, les images.

– Mais quand même, tu peux pas t’improviser écrivain comme ça.

– Ah non ? Et pourquoi pas ? Est-ce que les écrivains ne sont pas tous des improvisateurs ? Et de toute façon, il y a une sélection, ce sont des gens qui savent déjà écrire, ils ont des cours tous les jours, ils travaillent dans leur maison commune avec des professeurs, des écrivains accomplis.

– Ah bon ! Alors ils leur donnent des recettes bidon pour pondre un produit vendeur… Et toi, ça te dérange pas de te nourrir de ces images, comme un genre de parasite ?

– C’est pas facile de parler avec toi, tu sais ?

– Non ?

– …

– Je sais, je m’énerve moi-même.

Merde !

Tu devrais écrire, tu devrais t’étendre sur du papier, avaler de l’encre, haha, tu devrais répandre les lettres qui gisent dans ton sang, répondre ce que tu penses vraiment, tu ne devrais plus regarder la télévision. Ou peut-être la regarder plus ? Tu devrais pleurer, tu devrais enrager, tu devrais dire bonjour à un inconnu dans la rue. Tu devrais profiter de ton temps. Quel temps ? Quel profit ? Tu ne devrais pas rougir, tu ne devrais pas lever les yeux au ciel, tu devrais le regarder plus souvent, le ciel, qui te renvoie à ta futile présence, tu devrais contrôler tes passions, si t’en as. T’en as ? Tu devrais laisser mûrir tes désirs. Pas les laisser mourir. Tu devrais t’assumer, même si c’est trop lourd, tu devrais t’amuser, t’assommer, même si c’est trop léger, tu devrais maîtriser l’art de semer le doute. Ne le laisse pas te gruger impunément. Tu devrais arracher les fleurs populaires, les pissenlits de la pensée. Ou apprendre à aimer même la mauvaise herbe ?

Il paraît qu’un trait de la personnalité schizophrène se traduit par l’adoption de comportements d’écriture. Et si c’était une bonne façon de tuer la réalité ? Je vois une image, je l’écris, une autre personne la lit, elle voit une autre image… mon image n’existe plus. L’écriture est meurtrière, la lecture est le cadre du crime.

Je sors de chez Solé accompagnée d’un ennui profond. Le vrai soleil tient ma pupille dans son étau. Si grand et si beau, perçant comme un couteau. Perçant comme les yeux d’un amant trop puissant. Cet ennemi de la grisaille intérieure me distrait par sa menace de brûlures extérieures : je ne dois pas oublier que ma peau est fragile, mince, pâle, comme celle d’une vieille femme douce et usée. Je marche vite pour ne pas piétiner, surtout ne pas rester sur place, en scrutant les piétons qui, eux, regardent les fentes du trottoir pour ne pas se détourner de leur mission : sauver leur peau.

C’est le malheur qui bâtit l’histoire, qui donne de cruelles leçons, qui fait ressurgir la laideur des êtres, mais aussi leur beauté, leur trouillarde vérité. C’est lui, le malheur, qui reste caché, insensiblement présent. Je hume la foule, la grande foule consentante qui se heurte sans conséquences à des épaules inconnues. Je cherche. Je fouille les nez, les bouches, espérant en vain une illumination, un visage reconnaissable parmi cette vague déjà morte. La surprise ne viendra pas. Je les connais, ces visages concentrés sur les petitesses du quotidien, ces visages qui ne cachent aucun mystère et s’imaginent porteurs de sens, se croient héritiers d’une histoire à perpétuer. Tous ces gens sont transparents comme les conserves d’antan, les vraies, celles des grand-mères toutes ridées, et se croient naïvement neufs, opaques, industrialisés et affublés d’un logo bien à eux. Et moi ? Et toi ? Je suis où ? Je suis quoi ?

Je suis jalouse. Atrocement jalouse de cet abrutissement inaccessible. Ils sont peut-être perdus, mais ils acceptent leur perte avec une facilité déconcertante. Je les déteste tous, ces adeptes dociles du mensonge à consommer. Je pleure dans mon cœur les promeneurs effrénés du dimanche familial, zombies consentis, patinant sur les grandes surfaces. Et j’ai peur de ce rassemblement tribal. J’ai peur de cette immense secte éparpillée dont le gourou se nomme Insouciance et qui m’attire comme un aimant. J’attends vainement d’être mutilée par ces poissons crus dont les yeux ne savent même pas me blesser et qui m’ordonnent silencieusement de le faire moi-même ou de me joindre à leurs rangs. Soumis à cette secte du confort, noyés dans un océan où l’unité est sacrée et dépourvue de caractère, mes sœurs et mes frères ne m’entendent pas. Avec leurs sourires éperdus d’anges dépossédés, ils caressent mes démons insoumis de pays en guerre. Je refuse de me prosterner. Je suis gonflée. Avec leurs promesses de paix éternelle, ils menacent d’endormir ma colère qui ne sait plus où éclater, sinon partout où se terrent les avachis. Dans l’autobus qui arrive, par exemple.

J’y entre et ne prends même pas le temps d’établir l’inventaire des corps qui s’y entassent. Je m’assieds sur un banc destiné aux personnes à mobilité réduite en me disant que décidément j’entre dans cette catégorie, puisque je ne sais pas vraiment avancer toute seule, mais en me promettant de céder la place, si une personne officiellement réduite surgit de nulle part. J’ouvre un livre et les mots commencent à peine à former des images que je suis dérangée par une voix stridente. Je lève les yeux, curieuse, et entrevois le tableau : deux femmes sont assises côte à côte, en face de mon siège, et semblent faire connaissance en direct, pas très subtilement. L’une d’elles est plutôt âgée, même vieille. Elle s’efforce de participer à la conversation, apparemment imposée par la plus jeune, qui ne semble pas être au courant des conventions tacites des autobus. Certains diraient certainement qu’elle est folle, parce qu’elle s’exprime sans filtre. Elle parle très fort, avec assurance, de choses privées et pour tout dire plutôt insignifiantes. Après quelques minutes, je dirais aussi qu’elle est folle, mais je l’aime bien quand même. Elle harcèle l’autre de questions et répète immanquablement ses réponses, de façon à ce que tout le monde entende, involontairement bien sûr… Terrassée de honte, mais heureuse de parler à quelqu’un qui semble s’intéresser à son existence, la vieille obtempère en parlant tout bas et elle doit répéter souvent, parce que l’autre n’entend pas bien.

– Vous habitez dans une pension, vous, madame ?

– Non, qu’elle chuchote, la vieille.

– Aaaahhh, vous habitez dans une maison.

– Non, non, je reste dans un logement.

– Vous habitez dans un appartement ! hurle l’autre en jubilant.

J’apprends, entre autres, que la vieille fait régulièrement de l’exercice sur un vélo stationnaire en espérant maigrir, et que cela fonctionne, mais qu’elle est désespérée par ses jambes qui s’entêtent à rester grosses, et la timbrée de répondre que, eh oui, c’est commun chez les femmes des grosses jambes à cause des gros os et qu’en vieillissant c’est pire, on grossit, voilà, on peut pas y échapper, et la vieille de soupirer… Inutile de préciser que tous les autres occupants de l’autobus font semblant de ne rien entendre et de regarder un point dans le vide, alors que tout le monde sait très bien que tout le monde écoute et que le malaise général est presque palpable. À un arrêt, une fille au profil de future assistante dentaire entre et s’assied à côté de la femme folle qui semble normale mais qui ne l’est pas. Quand elle prend conscience de la situation, l’étudiante retient grossièrement un fou rire en tentant de chercher un regard complice aux alentours, ce qui, bien sûr, est perdu d’avance. Elle ignore la fausse connivence des passagers. Même si ça rit dans ma tête, je lui accorde un regard de glace et me replonge dans mon livre. Avant de sortir, la femme différente lance à la foule muette que dans la vie, il faut faire de son mieux et que de toute façon, il y aura toujours quelqu’un pour vous juger, alors vaut mieux s’en foutre et foncer. Elle a dit ça avec des yeux vitreux, tout de travers. Et je me suis dit que finalement, c’était elle qui avait raison et qui, probablement, était la plus libre, et que c’était dommage que les gens qui s’acceptent le plus soient parfois les gens les plus rejetés. Il faut avouer que ça m’aurait franchement déplu qu’elle vienne me parler, mais je l’envierai toujours pour ce qu’elle vient de faire : défier le dégoût hypocrite d’un tas de gens blasés. Mais elle, ce n’est pas pareil. Moi, je n’oserai sûrement jamais affronter ma peur des imbéciles de l’autobus, parce que je suis trop consciente de mes gestes. Et trop imbécile aussi. J’enrage encore, c’est fatiguant.
 
 
 
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